vendredi 22 mai 2026

Delphine (traduction)

La fille de Cagnac-les-Mines


Souvent, le temps de la justice est bien plus long que celui de notre patience à suivre les affaires. Quand celle-ci est apparue, je ne m'en suis pas trop préoccupé. Tout s'était passé dans un village où j'allais depuis plus de vingt ans jouer à la pelote basque. Mais à l'époque, je ne m'étais même pas soucié de la maison où ça avait eu lieu. Une maison d'où une jeune fille était partie, une nuit fraîche d'hiver pour une destination à peu près inconnue, peut-être d'elle-même, qui sait ? Je n'avais même pas cherché ce lieu. Nous étions encore dans ces malheureux moments de confinements répétés, dus à un mauvais microbe dont nous ne devrions même plus dire le nom. Finalement, le mari de cette jeune femme fut suspecté et mis en prison. Après deux ans de mentions quotidiennes dans la presse, je ne m'en souciait plus. Jusqu'à ces derniers jours, avec tout le désordre que faisait la tenue du procès. Toute l'histoire m'est alors revenue d'un seul coup. Je ne m'étais pas rendu compte à quel point l'événement s'était passé tout près de la route que j'empruntais pour aller jouer à la pelote, dans la grande salle, à côté du lac de la Mine.

À Cagnac, tout est un peu différent d'ailleurs. Le sous-sol pour commencer, est troué de partout par ce siècle d'extraction du charbon, commencé en 1883 après le forage décidé par Emile Grand. Ensuite les terrains font des creux et des bosses comme celui du court de tennis, tout en haut du village. Une sorte de bradiséisme à l'échelle locale, dû sans doute à cette activité minière d'autrefois. C'est la même chose au lac des Homps qui est maintenant une aire de pêche très prisée et un endroit agréable pour les promeneurs, les coureurs de fonds qui en font le tour toute l'année, ou pour les estivants aux mois les plus chauds. Ce lac de la mine est apparu au début du vingtième siècle, suite au pompage d'exhaure des galeries du puits de Camp Grand, attenantes à ce lieu qui n'était auparavant qu'une combe. Cette commune même, Cagnac les Mines, n'existait pas avant l'extraction du charbon, ce n'était qu'un lieu-dit de celle de Castelnau jusqu'en 1910.

Ce soir, en revenant de l'entraînement hebdomadaire de pelote basque, j'étais sur ma moto, mes raquettes de bois dans le sac sur mes épaules, les pieds bien calés sur les repose-pieds de ma machine, bien certain de mes sens et de mes convictions. Je ressentais la moindre aspérité du ruban de bitume qui se déroulait devant moi. À la sortie du village, en descendant la courbe sombre de la route, je n'avais pas encore identifié la forme qui se trouvait dans la convexité de la route, en contre-bas du château-d'eau. La silhouette se précisait et prenait finalement forme humaine, ombre obscure qui se détachait à peine du ravin sombre. À une dizaine de mètres, je me suis rendu compte que c'était une femme qui marchait sans lumière sur le côté de la route.

Elle semblait déterminée et pressée d'arriver au plus vite en haut de la côte. Et d'un seul coup, arrivé à son niveau, elle est sortie de l'ombre. Dans l'ovale de son visage, j'ai vu un air indéfinissable sous des cheveux raides un peu décoiffés. Elle était bien roulée, vêtue d'une doudoune ajustée. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser, aussitôt que c'était elle, comme une évidence. Personne n'y avait encore pensé : c'était Delphine, perdue encore mais qui revenait, presque cinq ans après sa disparition. Pourquoi maintenant ? Comment c'était possible ? Tout ça n'était pas vraiment important, tant l'idée s'imposait dans mon esprit. C'était un fait, une évidence, à cause de cette apparition étrange, une évidence comme un cri muet qui m'a glacé le sang sur l'instant.

La fille de Cagnac-les-Mines était revenue. Ou, plus exactement, la fille de Cagnac était revenue des mines. Elle avait dû tomber dans quelque trou oublié de cette activité industrielle. Personne ne savait si elle avait disparu toute seule ou si elle y avait été « aidée » par une tierce personne. Et depuis, elle était restée coincée dessous quoiqu'on en pense. Et elle n'en sortirait que maintenant. Pourquoi aujourd'hui ? Pourquoi au moment même d'un procès des plus médiatisés ?

Peut-être à cause d'une déformation du temps ou de l'espace, ou de quelque chose comme ça : une explication comme on en voit très souvent dans les films… on peut bien dire jusqu'à en être gavés. Il faut dire que maintenant, l'histoire de cette jeune femme est tellement commentée, et décrite partout, que tout ce qui la concerne a pris une vraie consistance. Je suis bien conscient de ça et c'est la raison pour laquelle je ne devrait pas trop en parler...

Ça me faisait penser au chat de Schrödinger. Ce père fondateur de la mécanique quantique avait imaginé un dispositif pour expliquer ce qu'était un état quantique, une possibilité non prédéfinie d'exister ou pas. Il avait imaginé un chat enfermé dans une cage lourde et opaque, d'où ne pouvait provenir aucun son. Le contenu de cette cage était relié à un dispositif pouvant faire périr tout de suite l'animal ou le garder en vie selon l'état d'une certaine particule subatomique. L'indétermination de l'état quantique de cette particule faisait que le chat était de facto exactement mi mort et mi vif, sans qu'aucun observateur ne puisse en décider autrement qu'en ouvrant la cage, découvrant le chat mort (ou vif), ce qui ferait tout de suite perdre à la particule toute réalité. C'était le fameux problème de la mesure qui détruit l'observation.

Quand un corps n'est pas retrouvé, c'est comme ce chat. Si on ne considérait que ce fait : un corps qui n'est pas retrouvé, qui n'est donc ni mort ni vif, sans autre considération, quantiquement parlant, cette personne devrait être considérée en même temps comme moitié vivante et moitié morte. Ou peut-être devrait-on la considérer plus qu'a demi morte, étant données les circonstances ? Mais quel que soit le ratio, même s'il était d'une possibilité de vie contre mille de mort, si on reste dans les brumes sombres de la vérité vraie, il y aura toujours cette possibilité, de revoir la fille de Cagnac. Les chrétiens pouraient l'imaginer comme auréolée de lumière, mais cette possibilité est un rêve que tout le monde doit avoir, je suppose.

C'est un peu le même ressenti que j'ai pu avoir aux Assises d'Albi, où je suis allé un jour de cette semaine. L'excitation montait au fur et à mesure que la journée avançait, parmi ceux qui se préoccupaient en sortant de l'audience du matin de se retrouver tout de suite dans la file d'attente de celle de l'après-midi. Même à la barre où les personnes étaient tenues de parler sans honte et sans crainte, de jurer de dire la vérité, toute la vérité, mais seulement la vérité. Une fois le silence fait dans la salle, ceux-là devaient refaire leur déclaration sans changer une virgule, se rappeler les circonstances de ce jour funeste. Est-ce que ceci a bien eu lieu ? Est-ce que cela n'a jamais existé ? Quand et comment ont été faites leurs observations ?... Une chose est sûre, tout le monde s'agaçait de ne pas réussir à savoir. Certains se mettaient en colère en affirmant ce qui avait bien pu se passer. Qu'est-ce qui s'était passé, il y a cinq ans, à quelques jours de Noël ?

Moi non plus, je n'avais pas le droit de savoir. Et pourtant, je venais de passer devant ce fantôme étrange qui montait la côte comme si de rien n'avait été, comme si les cinq dernières années n'avaient été qu'une pause trop longue d'un mauvais moment. Sans m'en rendre compte, j'allais moins vite. Ma moto ronflait encore, mais dans mon esprit, tout s'était beaucoup ralenti. Je n'avais pas vu ses yeux. Mais je savais, je pressentais qu'elle ne regardait personne. Elle n'était pas revenue pour nous, les vivants. Aussitôt dépassée, j'avais retourné la tête. C'était un geste un peu bête, un peu dangereux, mais que je devais faire coûte que coûte ! La silhouette était déjà retournée dans l'ombre. Comme si elle n'avait jamais existé. Comme si ça avait été une illusion.

Cette image me captivait. Dès lors, je me remémorais toujours ce moment. Dans mes rêves, les nuits suivantes, je ne faisais pas plus d'une centaine de mètre. Puis la roue arrière de ma moto patinait et je faisais demi-tour. Puis je remontais la côte. Mais à chaque fois, quand j'arrivais à l'endroit où j'avais vu la fille… il n'y avait plus personne. Rien. Juste la brise qui faisait bouger les branches derrière le fossé. La plupart du temps le rêve s'arrêtait là. Une fois, j'ai eu l'idée de couper le moteur. Mais à la place du silence attendu, j'ai noté un bruit différent, quelque chose comme un frottement. Comme des pas sur du gravier. Ça ne venait pas de la route, mais de plus loin, en bas. Je n'ai jamais été superstitieux, mais une idée m'est tout de suite apparue. Une conviction s'imposait à moi, sans passer pour le raisonnement. Les mines. Les galeries. Les trous qui ne sont pas tous connus. Ceux qui ont été fermés, oubliés, ou simplement non répertoriés. Et si c'était ça ? Si elle n'avait pas continué sur la route ? Si elle avait coupé par un travers ? Je reprenais la moto, tout doucement. Je suivais le chemin qui menait au bois. La nuit, l'endroit est différent… un autre monde. Un endroit qui semble attendre quelque chose. Je laissais la moto au niveau du chemin. Le bois était là, noir et sombre, comme une promesse obscure. Pas un souffle de vent, maintenant…

Je voyais quelque chose. Pas elle. Mais une sorte de trou dans la terre, à quelques mètres de l'orée du bois. Un trou absent de mon souvenir. Ou peut-être qu'il y était, mais je n'y avais jamais prêté attention. Un simple trou, comme il y en a partout dans ce pays de mines. Mais là le terrain semblait avait été remué. Et, de façon plus étrange encore, ça ne ressemblait pas un effondrement. Plutôt… un débouché. Je m'en rapprochait doucement... Mon cœur frappait dans ma poitrine à chaque pas. Je sortis le téléphone, pour éclairer, dans un tremblement. Et c'est là que je l'ai vue. Pas comme sur la route. Seulement une main. Une main noire de terre, posée au bord du trou, comme pour se hisser en dehors. Les doigts étaient longs et minces, couverts d'une sorte de poussière obscure. Comme des cendres. J'étais pétrifié. La main bougeait. Les doigts frottaient légèrement la terre. Comme s'ils cherchaient à tâtons. J'ai voulus appeler, gueuler son nom. Mais rien n'est sortit : j'avais la gorge sèche, fermée.

Et puis, plus rien. Une disparition, oui, mais des plus présentes : ce rêve revenait. Maintenant je savais… La question n'était plus de savoir si elle était vivante ou morte. A mon avis elle était vraiment là, quelque part. Pour moi, le plus terrible n'était plus la disparition de cette fille. Ce n'était plus le procès de son mari, ni les récits qui changeaient chaque jour. Non. Ce qui m'apparaissait après toutes ces nuits, cette évidence qui me dérangeait, c'était que si la fille revenait dans nos têtes… Alors elle n'était pas seule. D'autres filles avaient sans doute fait le même voyage, avant de nous faire leur révérence.

Dès lors, dans le silence épais du bois, j'entendais à nouveau ce frottement. Pas à côté de moi, mais plus loin. Comme une réponse.


Belibastou


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