Article du Monde du samedi 10 octobre 2026 par David Larousserie
Nouveau coup de massue d’OpenAI sur les
mathématiciens : « Ils ont annihilé mon domaine de recherche »
Après les dernières annonces de l’entreprise américaine sur la résolution de plusieurs centaines de problèmes de maths, le médaillé Fields Hugo Duminil-Copin évoque un « démantèlement » de sa discipline. Il craint en particulier les conséquences de l’intelligence artificielle sur l’avenir des jeunes.
« Mardi, dans la nuit, j’ai pleuré et cela a réveillé
ma fille », a confessé le mathématicien Hugo Duminil-Copin, médaille
Fields 2022, lors d’une visioconférence organisée par la Société mathématique
de France, jeudi 8 octobre. La raison de ses larmes ? L’entreprise
américaine d’intelligence artificielle (IA) OpenAI a mis en ligne plus de 719 manuscrits,
répartis en 372 familles, prétendant résoudre de nombreux problèmes
mathématiques encore ouverts. Pas moins de 16 questions qui intéressaient
le chercheur français sont concernées.
« Ils ont annihilé mon domaine de recherche »,
a-t-il calmement précisé. Il a diffusé une diapositive, générée par IA,
montrant le dessin d’un lapin écrasé par plusieurs camions. « Ils ont
voulu prouver qu’ils pouvaient nous massacrer », a-t-il ajouté, avant de
parler dans la session de questions-réponses « d’un démantèlement de notre
activité ».
Depuis un mois, la communauté mathématique vit un cauchemar.
Le 8 septembre, OpenAI, déjà, avait mis en ligne des éléments prouvant que
ses programmes avaient résolu un problème mis à prix un million de dollars
depuis 2000 (le problème de Navier-Stokes). Un choc. C’était déjà le troisième
pour Hugo Duminil-Copin qui, dès le mois d’avril, avait réalisé le potentiel de
ces IA. Avec un collègue, il avait compris qu’une IA d’Anthropic, concurrente
d’OpenAI, pouvait résoudre un problème difficile, avec une preuve élégante et
courte.
Le 2 septembre, Anthropic avait proposé la preuve du
problème phare de sa discipline, sur la piste duquel il était lui-même sur le
point d’aboutir avec des collègues. Mais, avant de donner crédit à
l’entreprise, ils préfèrent ne rien dire et se sont lancés dans la vérification
patiente du travail…
Textes illisibles
Le déluge du mardi 6 octobre est, en quelque sorte, le
coup de grâce. « Chacun aurait été ravi de démontrer un seul de ces
problèmes », a souligné le mathématicien, qui ne déprécie pas la valeur
des publications. Dans un de « ses » problèmes, c’est même tout un
programme de recherche qui a été accompli par les IA d’OpenAI, avec par exemple
13 articles d’un coup, comme autant d’étapes-clés d’un vaste projet de
recherche. Et la fin de la croyance que ces outils ne sont que des machines à
ajouter un mot après l’autre, répétant des choses déjà vues.
Les tensions restent palpables dans la communauté des
mathématiciens avec des conversations autour de la machine à café monopolisées
par le sujet, des sites consacrés à la publication de points de vue
(proofsandprompts, le blog de Terence Tao, autre médaille Fields), des groupes
de travail ou de réflexion…
Il faut dire aussi que la communication autour de ces
exploits mathématiques a fortement déplu. Et continue d’irriter. Le
21 septembre, OpenAI annonce avoir entendu les critiques formulées dans
une tribune de médaillés Fields, dont Hugo Duminil-Copin était à l’origine.
Elle promet de travailler avec un comité consultatif international installé à
l’Institut des études avancées de Princeton. Le 29, de premières
recommandations sont faites… mais elles ne sont pas exactement suivies par les
annonces du 6 octobre.
Le comité remarque sobrement : « Il revient en fin
de compte à la communauté mathématique d’évaluer dans quelle mesure nos
recommandations ont été suivies avec succès. » Contrairement à son
souhait, par exemple, un modèle d’IA interne, non encore commercialisé, a été
utilisé. Et l’une des techniques pour prouver que les résultats sont corrects,
la formalisation, n’a été produite que dans moins de la moitié des cas… Le
lendemain de l’annonce, trois articles ont même été retirés après la découverte
d’erreurs. Beaucoup d’experts considèrent aussi que les textes sont souvent
assez illisibles même pour des professionnels. Pas de quoi calmer les esprits,
donc.
Continuer à chercher des pépites
Cependant, dans sa présentation, Hugo Duminil-Copin a aussi
voulu délivrer des messages optimistes en détaillant ce qu’il a l’intention de
faire. Il va d’abord prendre son courage à deux mains pour explorer les plus de
3 500 pages produites par l’IA qui le concerne a priori. « Je
n’ai pas très envie de lire ces preuves, car le faire n’a pas la même saveur
que si cela avait été écrit par des humains dont je connais les visages »,
a-t-il dit, lâchant ensuite : « OpenAI n’a cure de l’épopée humaine.
[Ce qui a été fait] est même inhumain. »
Son objectif est de montrer à quoi peuvent encore servir les
mathématiciens. Comprendre, digérer, transmettre des connaissances,
fussent-elles produites par des machines. « En organisant collectivement
ce travail, nous allons créer de l’activité humaine autour de ces
résultats », a-t-il expliqué. Il entend aussi continuer, sans IA, à
chercher par lui-même quelques pépites mathématiques. Et s’impliquer encore
plus dans l’enseignement, voire la médiation – il vient de publier un livre, De
l’autre côté du tableau noir, avec Emmanuel Sander (Seuil, 384 pages,
22,90 euros).
Le lendemain, au téléphone, le mathématicien précise que,
s’il a pleuré, c’est en pensant à lui, bien sûr, à ses collègues, évidemment,
mais aussi aux jeunes. « Ils vont le plus souffrir », regrette-t-il,
en évoquant un autre des nombreux effets collatéraux négatifs de cette arrivée
brutale de l’IA. Il craint en effet pour la liberté de circulation des idées,
qui fait une partie du plaisir et de la force de cette activité.
« On grandit par la discussion libre avec nos aînés,
qui n’hésitent pas à suggérer des idées par exemple », décrit-il, en
précisant que « les IA ont même profité de cette liberté, en collectant
rapidement et facilement tout ce qui était considéré comme des bons
problèmes ». Les siens notamment… Or la crainte qu’une entreprise
entendant, ou « voyant » sur Internet, que telle ou telle question
est jugée pertinente par la communauté, jette ses agents sur le problème pour
ramasser la mise est grande. Au point que certains mathématiciens ont déjà fait
savoir qu’ils allaient restreindre leurs communications. Pour Hugo
Duminil-Copin, « toute cette culture de la circulation vole en
éclats ».
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