samedi 17 janvier 2026

La tiare du Scythe

La stupéfiante affaire de la fausse tiare en or du roi scythe Saïtapharnès, acquise par le Louvre en 1896,

par Joséphine Bindé, le 17 janvier 2026

Exposée exceptionnellement jusqu’au 2 février aux Archives nationales, la tiare du roi scythe Saïtapharnès fut l’un des faux les plus célèbres de l’histoire, avant de tomber dans l’oubli. Acquise à grands frais en 1896 par le musée du Louvre, cette rutilante coiffe en or ciselée de scènes et de motifs antiques s’est retrouvée au cœur d’un invraisemblable scandale en 1903, lorsqu’un artiste montmartrois a clamé dans la presse être l’auteur du croquis ayant servi à la fabriquer…

Israël Rachoumowski, Tiare de Saïtapharnès, XIXe siècle
Orfèvrerie 17,5 x 18 cm
Coll. musée du Louvre, Paris 

Même le plus grand musée au monde n’est pas à l’abri des vols, ni des arnaques. En témoigne la rutilante tiare de Saïtapharnès. Acquise fièrement par le Louvre en 1896, cette belle coiffe en forme de cloche, haute de 18 centimètres et finement ciselée de scènes antiques et de motifs décoratifs, trônait depuis sept ans dans une vitrine au département des Antiquités grecques et romaines du musée parisien, qui le présentait comme l’un de ses plus précieux trésors… Jusqu’à ce que, fin mars 1903, une affirmation étrange fasse son apparition dans la presse. Cité dans un article en tant que suspect dans une affaire de faux dessins, l’artiste Henri Mayence (dit Elina) affirme que de toute façon, il y a des faux partout, et qu’il est d’ailleurs lui-même l’auteur du dessin ayant servi à fabriquer la fameuse tiare. Abondamment relayée dans les journaux parisiens, la remarque fait scandale. 

Interviewé, le directeur général des Musées nationaux balaie l’accusation d’une pique amusée. « Ce peintre montmartrois me paraît vouloir se livrer à quelque charge digne du Chat-Noir », pouffe-t-il. « Tout ceci me paraît une plaisanterie », renchérit Antoine Héron de Villefosse, conservateur du département des Antiquités.

La tiare n’est-elle pas trop belle pour être fausse ? 

« Vous avez pu la voir au département des antiques, salle des bijoux, où elle fait l’admiration de tous. L’orfèvre Falize a déclaré qu’aucun ouvrier moderne ne serait capable d’un tel travail », plaide le secrétaire des Musées nationaux. D’ailleurs, l’objet a été examiné sérieusement par le conservateur du département des Antiquités puis validé par le conseil supérieur des musées. Mais le doute est installé, et le Tout-Paris ne parle plus que de cette affaire. Dans la presse, les illustrateurs et caricaturistes s’en donnent à cœur joie. L’un des dessins publiés, signé Abel Faivre [ill. plus bas], représente, à deux pas de la tiare exposée dans sa vitrine, un visiteur demandant au gardien : « Alors, tout est de Montmartre, ici ? ». Ce à quoi le fonctionnaire répond : « Pardon… Moi, je suis des Batignolles ».Un objet qui fait douter les experts. La situation est d’autant plus embarrassante pour le Louvre que la tiare faisait en réalité déjà l’objet de doutes dans le milieu de l’archéologie. Avant de rejoindre le musée parisien, elle avait en effet été proposée sans succès aux musées de Vienne, puis au British Museum, par le marchand Chapsel Hochmann, originaire d’Odessa et spécialisé dans l’orfèvrerie antique. Celui-ci racontait qu’elle avait été découverte par des paysans sur le site de l’antique Olbia, en bordure de la mer Noire, et offerte (comme l’indique sur l’objet une inscription en caractères grecs) au roi scythe Saïtapharnès par une ancienne colonie grecque au IIe ou IIIe siècle avant J.-C.

Après ces deux tentatives, Hochmann avait confié l’artefact à deux marchands autrichiens, Anton Vogel et K.M. Szymanski, qui l’avaient amené à Paris pour le proposer au Louvre en 1896. Ce fascinant bonnet d’or aux ornements soignés, d’un éclat sans pareil, qui incarne tous les fantasmes historicistes de la Belle Époque, séduit le directeur du Louvre de l’époque, Georges Lafenestre, accompagné de ses conservateurs Antoine Héron de Villefosse et Léon Heuzey, ainsi que de Salomon Reinach, archéologue au musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. Pour ces derniers, les scènes quotidiennes scythes et les épisodes de l’Iliade qui la décorent sont des sujets tout à fait cohérents pour un objet du site d’Olbia.Ils hésitent cependant face au prix demandé, qui est très élevé. Mais le marchand, habile, crée un sentiment d’urgence : si le Louvre n’est pas intéressé, il va s’empresser d’aller le proposer au British Museum. De peur de laisser un trésor leur filer entre les doigts, les experts l’achètent rapidement avec d’autres bijoux scythes, pour 200 000 francs-or, dont 150 000 pour la tiare. Considérable pour l’époque, la somme est avancée à parts égales par Théodore Reinach, frère de Salomon, et l’architecte Édouard Corroyer.Merveille antique ou vaste escroquerie ?« L’ensemble est un faux, une tromperie monstrueuse et honteuse, dans laquelle malheureusement le plus grand musée du monde est tombé. »

Adolf Furtwängler

Présenté en grande pompe, ce trésor « trouvé dans un excellent état de conservation » « offre un intérêt capital du point de vue historique et archéologique », se réjouit le conseil des musées. « Le Louvre vient d’acquérir un monument d’orfèvrerie très remarquable. On ne sait si l’on doit admirer davantage l’état de fraîcheur dans lequel il est arrivé jusqu’à nous, l’importance de la composition, ou l’intérêt historique qui s’y attache », renchérit Antoine Héron de Villefosse dans son compte-rendu. Mais cette « fraîcheur », justement, ne tarde pas à éveiller les soupçons… Dès le lendemain de l’achat, la tiare est contestée. Venu l’examiner au Louvre, l’archéologue munichois Adolf Furtwängler rend visite à Salomon Reinach, qui lui demande si la tiare est fausse. « Archi fausse », lui répond l’expert… Dans la revue Cosmopolis, le savant allemand raconte avoir été « tristement déçu ».

« L’ensemble est un faux, une tromperie monstrueuse et honteuse, dans laquelle malheureusement le plus grand musée du monde est tombé », déplore Furtwängler, qui déroule une liste accablante d’arguments : absence de patine naturelle à la surface de l’or, traces de tentatives de coloration artificielle, et « mélange criard » de « motifs empruntés à des époques diverses, du Ve au Ier siècle »… Qu’il identifie comme grossièrement calqués sur des recueils de gravures et des publications de fouilles. « Je n’arrive pas à comprendre comment on a pu, à Paris, où règne un sens artistique très fin, s’enthousiasmer pour ces figures repoussantes et hideuses dont aucun membre n’est correctement dessiné », assène-t-il.

Un graveur d’Odessa suspecté

L’objet déclenche une polémique dans le milieu des spécialistes en Europe, qui se divisent en deux camps : tiaristes et antitiaristes. Gorgerin, statuette, petit vase… : dans le même temps, des objets en or scythe curieusement proches de la tiare et des bijoux acquis avec elle circulent à Paris. Le Louvre les juge faux, mais campe sur ses positions concernant l’authenticité de la tiare. Assailli par le doute, Salomon Reinach s’interroge : soit cette dernière a « servi de modèle à une officine de faussaires », soit elle « est le chef-d’œuvre de cette officine »…Le directeur du musée d’Odessa, E.R. von Stern, assure avoir vu chez un graveur de sa ville, Israël Rachoumowski– ou Roukhomovsky, selon les transcriptions –, des dessins d’ornements antiques correspondant aux motifs ciselés sur la tiare. En octobre 1897, l’intéressé répond dans la presse qu’il a bien reçu la visite de Stern, qu’il est très flatté par ses dires, mais qu’il ne voit pas de quels dessins il veut parler… Venu lui rendre visite pour en savoir plus, le conservateur du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg s’étrangle en découvrant chez lui des calques suspects réalisés sur un atlas allemand réunissant des motifs antiques. Sûr que l’orfèvre russe est l’auteur de la tiare, il en informe alors le Louvre, mais le musée ne donne pas suite.

Le dessin d’Israël Rachoumowski
reproduisant des morceaux
de la tiare de Saïtapharnès, 1903

Même silence en 1903, lorsque le peintre Elina s’approprie la paternité du dessin préparatoire de la tiare. Face au scandale, le musée se garde bien de rappeler cette querelle d’experts qui mettait en doute l’authenticité de l’objet depuis sept ans. Dans un journal parisien, Salomon Reinach souligne que si la tiare est fausse, son auteur ne serait pas Elina mais plutôt Rachoumowski. Un joailler russe d’Odessa et une violoniste danoise contactent alors le journal en affirmant connaître cet orfèvre russe, et qu’il a bien ciselé la tiare.La tiare portée par un âne au carnaval de NiceDevenue une vedette médiatique, la tiare intéresse même le cirque Barnum, qui propose de la racheter pour l’exposer en tant que phénomène de foire.

Au Louvre, les visiteurs se pressent pour admirer l’objet litigieux, et les caricatures pleuvent dans la presse. En pleine réhabilitation du capitaine Dreyfus, l’affaire est instrumentalisée par les antidreyfusards, donnant lieu à des articles et des dessins antisémites qui visent notamment Israël Rachoumowski et Salomon Reinach, tous deux juifs.Devenue une vedette médiatique, la tiare intéresse même le cirque Barnum, qui propose de la racheter pour l’exposer en tant que phénomène de foire. En 1913, en plein dénouement de l’affaire du vol de la Joconde, le carnaval de Nice produira même un « char des gardiens du Louvre », tiré par un âne portant un cadre vide autour du cou et coiffé de la fameuse tiare – ainsi transformée en « bonnet d’âne ».

En 1903, Rachoumowski avoue avoir en effet ciselé une tiare du même style, et accepte de venir à Paris pour éclaircir l’affaire. Aussitôt, le peintre Elina admet n’avoir finalement pas dessiné la tiare : sa sortie dans la presse n’était qu’une « bonne farce ». Arrivé dans la Ville lumière, Rachoumowski fournit une description de mémoire de sa tiare, indique les sources dont il s’est servi et montre ses croquis. L’orfèvre est alors conduit au Louvre. À peine arrivé devant la vitrine, ses yeux s’illuminent. « C’est ma tiare ! Je la reconnais ! », s’écrie-t-il joyeusement. L’artiste jure cependant qu’il ignorait que son travail allait servir à duper un musée : l’objet, assure-t-il, lui a été commandé en 1895 par le marchand Hochmann, qui disait vouloir l’offrir à un ami archéologue en guise de cadeau de jubilé. Lequel lui a été payé seulement 7 000 francs.Rachoumowski sommé de prouver qu’il est le faussaireMais pourquoi, dans ce cas, avoir nié en 1897 en être l’auteur ? Rachoumowski cherche-t-il simplement à attirer l’attention sur lui ? Pour en avoir le cœur net, le gouvernement français lui demande alors de prouver qu’il est bien le faussaire : exactement comme Han van Meegeren qui, 40 ans plus tard, peindra en direct un faux Vermeer dans le cadre de son procès.Rendu célèbre par l’affaire qui met en lumière son talent, Rachoumowski est invité à exposer ses œuvres au Grand Palais, obtient trois médailles et s’installe avec sa famille à Paris.

Dans les ateliers de la Monnaie de Paris, sous l’œil fiévreux des principaux acteurs de l’affaire, Rachoumowski reproduit sur une feuille d’or plusieurs ornements de la tiare. Le verdict est sans appel : l’orfèvre est bien l’auteur du trésor du Louvre. Ignorait-il réellement participer à une escroquerie ? Cette question demeure plus difficile à trancher. Quoi qu’il en soit, l’artiste s’en tire à très bon compte. Rendu célèbre par l’affaire qui met en lumière son talent, il est invité à exposer ses œuvres au Grand Palais, obtient trois médailles et s’installe avec sa famille à Paris, où il répond à des commandes du richissime baron Edmond de Rothschild.

En 1903, Guillaume Apollinaire propose, sans succès, d’exposer de façon permanente la fausse tiare au musée du Luxembourg – qui fait alors office de musée d’art moderne. Mais la coiffe, source de honte pour le Louvre, est remisée dans l’ombre de ses réserves, dont elle ne ressortira qu’à l’occasion de quelques expositions à partir de 1954. 

Depuis l’automne 2025, l’objet a de nouveau été exceptionnellement extrait de sa housse pour être présenté aux Archives nationales jusqu’au 2 février 2026, au sein de l’exposition « Faux et faussaires ».

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