vendredi 23 janvier 2026

Le cas Tavares

Un excellent article de Franck Aggeri, professeur de management à Mines Paris-PSL
dans Alternatives Economiques du 23 Janvier 2026

Le cas Carlos Tavares ou pourquoi les rémunérations des dirigeants augmentent autant

L’autobiographie est un genre littéraire qu’affectionnent les dirigeants politiques et d’entreprise. Dernier exemple en date : "Un pilote dans la tempête. Le parcours incroyable d’un des plus grands patrons automobiles du monde" (Plon, 2025), signé Carlos Tavares, l’ancien directeur général du groupe Stellantis (fusion des groupes Fiat Chrysler et PSA). 

L’exercice était périlleux car le groupe est aujourd’hui dans la tourmente avec des parts de marché en forte baisse, des scandales à répétition (airbags et moteurs thermiques défectueux) et une baisse vertigineuse du cours de Bourse (- 60 % en deux ans).

Le livre a deux objectifs : d’une part, donner une épaisseur humaine au parcours de l’auteur dans l’industrie automobile – d’abord chez Renault, puis chez PSA et enfin chez Stellantis –, et à sa passion pour la « bagnole » et les courses automobiles ; d’autre part, réhabiliter son œuvre de grand capitaine d’industrie. 

Sûr de lui et de son bilan, il revient sur les rémunérations considérables qu’il a touchées lors de son court passage de trois ans à la tête de Stellantis, les jugeant tout à fait justifiées au regard des performances financières exceptionnelles obtenues par le groupe sous sa direction.

Rappelons qu’à son arrivée, il a touché 66 millions d’euros, dont 47 millions sous forme d’actions gratuites et que huit mois avant d’être débarqué, le conseil d’administration a voté en avril 2024 une rémunération de 36,5 millions d’euros, des sommes jamais atteintes pour un dirigeant d’entreprise français.

Rémunérations vertigineuses

Le cas Tavares n’est que l’illustration d’un phénomène plus général : l’explosion continue des rémunérations des dirigeants des grandes entreprises et le creusement vertigineux des inégalités entre dirigeants et salariés. En France, la rémunération moyenne des PDG du CAC 40 a atteint 6,5 millions d’euros en 2024, soit 82 fois la rémunération moyenne des salariés du CAC 40. Aux Etats-Unis, l’écart est encore plus abyssal : les dirigeants des 500 plus grandes entreprises du pays gagnent en 2024 en moyenne 16,5 millions d’euros, soit 196 fois le salaire médian de leur entreprise alors que cet écart n’était que de 1 à 20 en 1965.

Avant 2013, les rémunérations n’étaient pas toujours connues du public en France. Le changement est intervenu avec l’adoption du code de bonne gouvernance de l’Afep-Medef qui préconisait, au nom d’un principe de transparence, un vote consultatif des actionnaires sur la rémunération des dirigeants, le say on pay, inspiré des pratiques en vigueur dans le monde anglo-saxon. La plupart des entreprises du CAC 40 ont alors souscrit à ce code. Cette disposition est devenue obligatoire en 2017 avec loi Sapin II relative à la transparence et à la modernisation de la vie économique.

Or, les rémunérations des dirigeants du CAC 40, selon Le Figaro s’élevaient en 2013 à 2,25 millions d’euros. Elles auraient donc presque triplé en un peu plus d’une décennie.

On se souvient de la controverse qu’avait suscitée la divulgation en 1989 par le Canard enchaîné de la feuille d’imposition de Jacques Calvet alors PDG de PSA. Son salaire s’était élevé cette année-là à 2,2 millions de francs (l’équivalent de 600 000 euros actuels), provoquant un tollé général car cela représentait 30 fois le salaire d’un ouvrier de l’époque ! Une somme pourtant dix fois inférieure à celles d’aujourd’hui dans le CAC 40 et cent fois plus faible que celle touchée par Carlos Tavares en 2021.

Rareté des talents et performances financières

Comment cette envolée est-elle justifiée par les dirigeants et les membres des conseils d’administration ? Trois arguments sont généralement avancés, que Carlos Tavares reprend à son compte dans son livre.

Premier argument : la rareté des talents dans un marché concurrentiel.

Ainsi, la comparaison avec les sportifs de haut niveau est souvent utilisée. A l’instar de Kylian Mbappé, auquel Carlos Tavares avait été comparé par Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef en 2023, les PDG de talent seraient très rares et feraient l’objet d’une surenchère des concurrents pour se les arracher.

Deuxième argument le reflet des performances financières des entreprises.

Constituée en grande majorité d’une part variable, une rémunération élevée serait la juste récompense d’une bonne gestion d’une entreprise performante.

Troisième argument : la juste rétribution d’une prime de risque.

Carlos Tavares la reprend dans son livre, comparant le risque pris par un dirigeant à celui d’un entrepreneur. A la différence d’un salarié qui bénéficie d’un contrat de travail protecteur lorsqu’il est CDI, le dirigeant peut être révoqué à tout moment si les performances de l’entreprise se dégradent.

Des arguments discutables

Or, ramener la performance d’une entreprise qui mobilise plusieurs dizaines, voire centaines de milliers de collaborateurs, à l’action d’un dirigeant a quelque chose d’incongru. Contrairement à un sportif de haut niveau, le rôle du dirigeant n’est pas de faire, mais de « faire faire », c’est-à-dire de conduire l’action des subordonnés. Ainsi, l’action d’un dirigeant s’apparente davantage à celle d’un entraîneur qu’à celle du sportif.

Quant à l’argument du mercato international des dirigeants, il est fallacieux. Les dirigeants d’origine étrangère sont l’exception, et ce, dans tous les pays du monde. Car, pour être bon dirigeant, il ne suffit pas d’être efficace, il importe également de connaître les rouages politiques et la culture du pays d’origine.

Les rémunérations seraient-elles corrélées aux performances financières des entreprises ? Cet argument ne tient pas davantage. Si la santé financière des entreprises du CAC 40 est plutôt solide, elle n’a pas progressé dans des proportions telles qu’elle justifie un triplement des rémunérations en 11 ans. Cette envolée ne s’explique donc pas par des données financières objectives.

Enfin, la comparaison avec l’entrepreneur ne résiste pas davantage à l’analyse des faits. Non seulement le dirigeant n’engage pas sa fortune personnelle, mais s’il est débarqué, il a généralement négocié en amont un confortable parachute doré. Sans compter que la plupart rebondissent dans une autre entreprise, comme consultant ou comme membre de conseils d’administration (CA).

Comment alors expliquer la hausse constante des rémunérations des dirigeants ? Quatre explications alternatives peuvent être avancées pour expliquer le phénomène.

De l’effet petit monde à l’échelle de perroquet

La première explication est bien évidemment l’impact de la financiarisation sur le comportement des dirigeants. La doxa contemporaine de la gouvernance d’entreprise puise sa source dans la théorie de l’agence qui vise à aligner le comportement des dirigeants sur celui des actionnaires par le biais d’incitations visant la maximisation de la valeur actionnariale de l’entreprise.

Mise en œuvre à partir des années 1980, cette approche a conduit à augmenter la part variable de la rémunération liée aux résultats financiers de court terme, en particulier à travers la distribution de stock-options. On peut considérer que cette théorie a été performative : elle a transformé le comportement des dirigeants, les muant en agents maximisateurs, confondant la performance financière de l’entreprise avec leur intérêt personnel. Dès 2005, Sumantra Ghoshal1 expliquait que la théorie de l’agence qui avait inspiré la doctrine de la gouvernance actionnariale avait tué les pratiques de gouvernance d’entreprise vertueuses qui valorisaient le long terme et la cohésion de l’entreprise.

La deuxième explication renvoie à l’effet « petit monde » bien documenté dans la littérature2. Qui décide du montant des rémunérations ? C’est le CA des groupes concernés. Or celui-ci correspond à un petit nombre d’individus entretenant des liens étroits qui se cooptent. Ce sont souvent d’anciens dirigeants d’entreprise, ou leurs proches. Ils partagent les mêmes valeurs.

Lorsque le capital du groupe est dispersé, il existe en pratique peu de contre-pouvoirs aux décisions du CA, ou a fortiori, à celui du PDG qui cumule les fonctions de président du CA et de directeur général. L’exemple de la controverse sur la rémunération de Carlos Ghosn en 2016 vient attester ce point. En effet, alors que l’assemblée générale des actionnaires avait voté en majorité contre la proposition de rémunération, le CA avait confirmé celle-ci dans l’heure, arguant que le vote de l’assemblée n’était que consultatif.

Troisième explication : C’est la thèse de l’échelle de perroquet avancée par certains experts. Et si les règles de bonne gouvernance et de transparence avaient abouti à l’effet contraire de celui recherché ? Chaque dirigeant pouvant désormais se comparer à d’autres, ceux qui ont des rémunérations plus faibles que leurs concurrents alors que leur entreprise est plus rentable mettent en avant qu’ils sont sous-payés. Chacun faisant le même raisonnement, cela génère un mécanisme inflationniste.

Quatrième explication : des règles de rémunération délibérément opaques, complexes et évolutives. Un moyen d’échapper à la controverse est, pour le CA, de définir un mode de calcul fondé sur de nombreux paramètres dont les valeurs ne sont pas précisées. Proxinvest, cabinet de conseil en investissement, dénonce régulièrement dans ses rapports annuels sur la rémunération des dirigeants ces pratiques. C’est ce manque de transparence qui a par exemple conduit l’assureur Allianz, actionnaire minoritaire de Stellantis, à voter contre la proposition de rémunération de Carlos Tavares en avril 2024.

La croissance sans fin des rémunérations des dirigeants, fondée sur des arguments spécieux, soulève de nombreuses questions politiques et éthiques. Elle entretient la défiance des citoyens à l’égard d’élites déconnectées du sort des citoyens du monde, de leurs salariés et de leurs sous-traitants. Ces derniers ne bénéficient que peu des fruits des performances financières des entreprises, tout en subissant les conséquences néfastes d’une pression constante à la performance et à la baisse des coûts.

Enfin, ces comportements qui valorisent les performances individuelles interrogent la responsabilité sociale des dirigeants. Il est paradoxal que cette notion qui, à l’origine s’adressait aux dirigeants qui devaient donner l’exemple par leur comportement, n’intègre plus cette question dans les rapports extra-financiers où il est seulement affaire de performance sociale, environnementale et de règles générales de gouvernance.


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