L'Humanité,
Article de Pierre Outteryck
Drame ! Il y a au moins 1 099 victimes. En ne respectant pas la loi, les sociétés minières n’hésitent pas alors à faire travailler des enfants de moins de 13 ans. Pour éviter un contrôle éventuel, ceux-ci n’ont pas reçu la lampe réglementaire remise avant la descente. N’oublions pas les 16 sauveteurs décédés, les 696 blessés dont beaucoup d’invalides, les 562 veuves, les 1 133 orphelins. Les veuves seront pour la plupart chassées de leur logis loué par les compagnies.
Trois villes minières sont touchées : Sallaumines, Méricourt, Billy-Montigny. La Compagnie des mines de Courrières est, avec celle de Lens, la plus importante du Pas-de-Calais. Depuis plusieurs années, de vastes travaux de réaménagement favorisant la productivité et donc l’exploitation des « gueules noires » ont été réalisés.
L’émotion mondiale causée par cette catastrophe
Les sirènes crient. Depuis plusieurs jours, le feu, contenu par de fragiles murs de brique, couve dans certaines galeries. Ce 10 mars 1906, à 6 h 30, une violente déflagration secoue la mine. Venues des corons se précipitent des femmes à l’entrée des carreaux de mine. Les grilles ont déjà été fermées et personne ne peut y entrer. Immédiatement, sauveteurs et délégués mineurs cherchent à pénétrer dans les entrailles de la Terre pour y extirper des survivants. Les ingénieurs s’interrogent, les actionnaires s’inquiètent : l’arrêt de l’exploitation est préjudiciable à leur profit.
Trois jours après, la compagnie décide d’arrêter toute recherche d’éventuels survivants. L’aérage créant la circulation de l’air est volontairement inversé. Tous savent que l’aérage est un fil d’Ariane connu des mineurs leur permettant de se diriger dans l’obscurité. Notables, Églises et gouvernement votent charitablement des secours. Les syndicats de mineurs reçoivent de multiples dons : 7,5 millions de francs sont ainsi récoltés, attestant de l’émotion mondiale causée par cette catastrophe.
Le 13 mars, jour des enterrements, les mineurs crient : « Vive la grève ! Vive la Révolution ! » En effet, ils sont scandalisés par les propos de la direction de la compagnie, qui proclame qu’elle va reprendre l’activité malgré la volonté des mineurs de continuer les recherches. Lors des funérailles, les chefs réformistes évoquent la fatalité et la responsabilité des ingénieurs. Pas un mot sur le désir cupide des actionnaires ! Ainsi, les députés socialistes Basly et Lamendin ne mettent en cause que la fatalité et les ingénieurs : « Citoyennes, citoyens, devant cette tombe que la fatalité a creusée large et profonde pour recevoir ses nombreuses victimes, j’ai le cœur déchiré… »
Le « vieux syndicat » qu’ils dirigent n’appelle pas à la grève. Pourtant, dès le lendemain, elle est générale et se développe dans tout le bassin minier. En effet, le « jeune syndicat » de la CGT, dirigé par Benoît Broutchoux a lancé le mot d’ordre « les 4 × 8 » : « 8 francs par jour, 8 heures de travail, 8 heures de repos, 8 heures de loisirs ». Il exige aussi que les délégués mineurs puissent, en cas de danger, arrêter l’exploitation d’une taille. Revendication jamais obtenue jusqu’alors.
Surprise ! Le 30 mars, 13 mineurs hagards retrouvent l’air libre ; le 4 avril, un 14e rescapé surgit. Ces survivants prouvent le scandale d’avoir arrêté les recherches seulement soixante-douze heures après la catastrophe. Ces rescapés vont attiser dans tout le bassin minier la colère des mineurs et de leurs familles. La grève se poursuit.
Répression et misère brisent le mouvement
Jean Jaurès, dirigeant de la SFIO naissante, prend la parole le 3 avril au Palais-Bourbon : « Pourquoi la Compagnie de Courrières (…) a-t-elle négligé les avertissements des inspecteurs des mines ? Pourquoi n’a-t-elle pas suspendu l’activité de la mine et la descente des ouvriers ? Est-ce la seule responsabilité des ingénieurs mise en jeu ? Il s’agit en fait de la responsabilité collective, impersonnelle, de ces vastes assemblées d’actionnaires qui ne demandent à leurs représentants à la mine que le maximum de dividendes. » Prise de position visionnaire, la majorité des députés vote dans la foulée la nationalisation des mines de Courrières. Le Sénat y met son veto.
Clemenceau, ministre de l’Intérieur, s’appuie, lui, sur le « vieux syndicat » pour isoler la grande figure du mouvement syndical et libertaire dans le bassin qu’est Broutchoux. Les négociations ont lieu à Paris sans lui. Alors que la CGT proclame que le 1er mai 1906 sera une grande journée de manifestations et de luttes afin d’obtenir la journée de huit heures, dans le bassin minier aucune réponse n’est apportée aux revendications des mineurs. Après un accord signé avec le « vieux syndicat », Clemenceau, à la demande du patronat minier, envoie la troupe, prétendument pour protéger les puits.
Fin avril, répression et misère brisent ce mouvement né et structuré par la CGT, dont est membre le « jeune syndicat ». Durant les six semaines de conflits, la compagnie et ses actionnaires resteront sourds aux revendications des mineurs… La mort des hommes compte peu par rapport aux profits !
Beaucoup laissent croire à l’inutilité de cette grève. Pourtant, à la suite de ce mouvement, les députés voteront, le 13 juillet 1906, un jour de congé hebdomadaire pour tous les travailleurs. Un poste de secours ultramoderne sera ensuite créé. En 1911, les mineurs inaugureront leur maison syndicale à Lens.
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